Dette de l’indépendance: 28 milliards de dollars à rembourser par la France à Haïti ? !

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Dans son édition du 21 janvier dernier, Le Nouvelliste a publié une interview que le journaliste économique Thomas Lalime a réalisée auprès du célèbre économiste français Thomas Piketty. L’entretien est bref mais percutant. Piketty, dans son style habituel alliant concision, rigueur et traits incisifs, y partage sa vision de la « dette de l’indépendance » imposée en 1825 par la monarchie française à la toute jeune Haïti. Selon l’économiste, deux lignes de conduite s’imposent à l’État français, ancienne puissance colonisatrice : « Au minimum, la France devrait rembourser plus de 28 milliards de dollars à Haïti », et « il faut accepter la logique des réparations ». Pour tout Haïtien et toute Haïtienne, cette prise de position du professeur fait écho au fameux slogan « Restitution. Réparation » lancé par le pouvoir haïtien dans les années 2000. Autrement dit, Piketty exprime haut et fort la conviction de nombre d’Haïtiens, depuis deux siècles, du caractère inique de cette créance puisque nos aînés s’étaient victorieusement libérés de l’enfer colonial et esclavagiste sur le champ de bataille, au prix du sang.

Cette dette publique est, pour nous, une question historique et citoyenne qui convoque la longue durée. Le sujet est assurément loin d’être épuisé. Je voudrais ici apporter quelques éclairages sur cette dette injuste dont l’acquittement était la condition de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti et dont le montant était dédié au dédommagement des « propriétaires d’esclaves spoliés de leur droit de propriété »[1].

De la mémoire à l’histoire des fondements de la dette de l’indépendance

Les fondements de la « dette de l’indépendance » gagneraient à être interrogés, en particulier ceux jusqu’ici peu explorés. Avancer le montant de 28 milliards de dollars (proche de celui réclamé en 2003) comme le minimum à rembourser par la France à Haïti est une donnée majeure qui réalimente le débat historique. Pourtant celui-ci ne pourrait faire l’économie, entre autres, d’une démarche de dénonciation de l’étau colonial. Cet étau était en effet arcbouté à trois piliers : d’abord la traite négrière et le commerce triangulaire associé, ensuite le système barbare esclavagiste localement en vigueur particulièrement dans les champs de canne à sucre et enfin le commerce de l’Exclusif interdisant à la colonie tout développement économique intérieur. Or ces trois piliers concourent au XVIIIe siècle au développement économique de la France, en particulier à son poids alors prépondérant  sur le marché mondial du sucre. En 1804, tout cet échafaudage – déjà mis à mal – s’écroule et dédommager les ex-propriétaires à Saint-Domingue a, par exemple, indirectement participé au remboursement de leurs créanciers en France[2]. Autrement dit, l’État français a pris avec brutalité la défense des anciens propriétaires rescapés de la guerre indépendantiste menée face à l’expédition Leclerc venue rétablir l’esclavage et mettre un terme à l’expérience de l’Etat louverturien. Mais, par ce biais, n’a-t-il pas simultanément pris le parti de protéger des pans de l’économie française des éventuelles répercussions négatives de la perte de Saint-Domingue, « perle des Antilles » ? Tenter de mesurer les incidences négatives de l’indépendance haïtienne sur l’économie française et les gains obtenus par le capital financier grâce à la « dette de l’indépendance » constituerait un pas supplémentaire vers une connaissance historique plus globale de celle-ci.

Oui, sur cette question de l’indemnité coloniale le savoir historique a progressé ces dernières années et l’approche de Piketty en fait écho avec vigueur [3]. Ces avancées ébranlent un pan de notre mémoire relative à la dette et en renouvellent l’historiographie. En effet, côté haïtien, la mémoire transmise et les travaux historiques, servant encore de référence, nous ont toujours laissé entendre qu’en 1825 les autorités en place avaient accepté de dédommager les ex-colons de la seule perte de leurs biens fonciers et aucunement celle des esclaves [4]. La capacité de production d’une propriété étant directement fonction de la force de travail des esclaves, de récentes études historiques montrent que les montants d’indemnisation aux ex-colons ont pu être établis en fonction du nombre d’esclaves possédés et des barèmes de prix associés[5]. L’Histoire vient donc contester sur ce point la politique mémorielle jusqu’ici en cours, sans pour autant remettre en cause les balises historiques relatives aux incidences de cette dette pour Haïti.

La canonnière et la finance, bras du néocolonialisme

Quand l’ordonnance de Charles X est présentée pour acceptation au président Boyer, en 1825, une batterie de navires de guerre, avec canons prêts à être dirigés vers Port-au-Prince, stationne dans la rade de la capitale. La force de coercition néocoloniale surgit ici dans toute sa violence pour exiger l’engagement de Port-au-Prince de payer un dédommagement de 150 millions de francs. Par la suite et à plusieurs reprises au XIXe siècle, cette arme française de la canonnière sera mobilisée en faveur de l’oppression néocoloniale financière qui commence immédiatement à se déployer.

En 1825, en effet, pour qu’Haïti puisse s’acquitter de la première annuité de l’indemnité aux ex-colons (au départ à payer en 5 ans), le gouvernement Boyer contracte un emprunt de 30 millions de francs auprès d’une banque, assurément française. Aussi par la suite, et de fait, l’Etat français défend-il simultanément les ex-propriétaires de Saint-Domingue et les intérêts financiers français privés. Toutefois la canonnière ne parvient pas à contrer, entre autres, deux problèmes. D’abord les manifestations déchaînées de la population haïtienne qui éclatent au port de la capitale à chaque embarquement des lingots d’or à destination de la Caisse des dépôts et consignations chargée de les répartir entre les ex-colons et ayants-droit [6].  Ensuite l’incapacité récurrente des autorités haïtiennes à faire face au service de la « double dette »  oblige  le gouvernement français à accepter, en 1838, la diminution du montant principal de l’indemnité coloniale, s’élevant désormais à 60 millions et non plus 150 millions de francs. Grâce au labeur des paysans et paysannes haïtiens, anciens esclaves ou fils et filles d’esclaves, soumis à la rigueur du Code rural, la mono-exportation de café a permis, avec force retard certes, l’acquittement de cette « double dette » (90 millions de francs) au début des années 1890, d’après des documents diplomatiques. Le monde rural haïtien n’aura, lui, bénéficié d’aucun investissement que ce soit dans le domaine de la production agricole, dans celui des infrastructures de communication ou dans les services de santé et de l’instruction publique. Par crainte d’une expédition militaire punitive de la France, Haïti réserve longtemps une part importante de son budget aux dépenses militaires [7]. La « dette de l’indépendance » a donc effectivement contribué à ce que la population exsangue, à l’issue d’une guerre émancipatrice sur un territoire largement déboisé par le colonialisme et ravagé par le conflit indépendantiste, ne puisse emprunter une voie vers un développement économique autonome.

Cette « double dette » de 1825 constitue un lourd héritage esclavagiste, colonial et néocolonial aux conséquences multiples sur la longue durée et au gré des jeux des grandes puissances et des décisions des gouvernants haïtiens. Avec le premier emprunt imposé en 1825, Haïti a été happée par la spirale des emprunts extérieurs. Cinquante ans plus tard, cette dynamique est renouvelée. Alors qu’en 1875, sous l’administration Domingue, l’extinction de la double dette se profilait, le gouvernement contracte un emprunt sur le marché français ; le même scénario est reproduit en 1896 sous Tirésias Simon Sam puis en 1910 sous Antoine Simon. Un siècle durant et insensible aux difficultés d’Haïti d’assurer le service de la dette, la diplomatie française vient appuyer les réclamations des premiers et nouveaux créanciers. Au début du XXe siècle, cette ingérence européenne dans la Caraïbe déplait au tout nouveau gendarme régional, les États-Unis. En 1915, quand les forces d’intervention étasuniennes débarquent en Haïti pour une occupation qui durera 19 ans, une des premières décisions de l’envahisseur est d’interrompre le service de la dette extérieure d’Haïti pour avoir les disponibilités nécessaires à la bonne marche de l’occupation ! Pour la première fois à ce sujet, Paris se courbe. Quand cinq ans plus tard, le paiement des intérêts et annuités reprend, c’est pour rapidement éteindre cette triple dette, par le biais d’un remboursement anticipé des emprunts 1875, 1896 et 1910 réalisé grâce au prêt, en 1922, de la National City Bank à Haïti. Dorénavant la prépondérance française n’est plus. Néanmoins, à cause d’un contentieux relatif à la monnaie de remboursement, les derniers paiements relatifs à l’emprunt 1910 ne seront acquittés qu’au début des années 1960, sous Duvalier. Dès 1922 et avec l’appui de leur gouvernement, les banques étasuniennes adoptent à l’égard du débiteur haïtien une intransigeance égale à celle, jusqu’alors exercée, des créanciers français[8].

L’endettement initial d’Haïti dès 1825 a participé à l’impasse que connait Haïti, encore aujourd’hui,  en matière de développement  économique, social et humain. L’itinéraire d’Haïti et celui de son peuple sont intimement liés aux séquelles de la « dette de l’indépendance », au cœur de son passé colonial et néocolonial. Si les points de Restitution et de Réparation devaient un jour figurer dans l’agenda des États haïtien et français, les citoyens et citoyennes d’Haïti devront exiger d’en être dûment informés à la mémoire de nos aînés manifestant leur colère de façon récurrente tout au long de la première moitié du XIXe siècle. Il faudra également en rendre compte à la nation au regard de trop nombreuses dilapidations par nos gouvernants des sommes issues des emprunts extérieurs, parfois avec la complicité des créanciers [9].

À l’approche des 200 ans de l’ordonnance de 1825, les questions de restitution et de réparation sont donc toujours d’actualité. L’optimisme pourrait être au rendez-vous. Bien qu’éloignés dans le temps, des moments singuliers et porteurs de notre longue histoire en partage avec la France invitent à croire qu’en reconnaissant et assumant ce passé commun, des pistes en faveur de relations bilatérales solidaires pourraient s’esquisser.

    Gusti-Klara Gaillard

    Docteure en Histoire/Habilitée à diriger des recherches

     Professeure à l’Université d’Etat d’Haïti

[1] Le Nouvelliste, 21 janvier 2020, interview de Thomas Piketty : « Au minimum, la France devrait rembourser 28 milliards de dollars américains à Haïti… »

[2] Sur les négociations et les modalités de paiement de l’indemnité, voir les travaux de Thomas Madiou, 1848 ; Georges Corvington, 1975 ; Benoit Joachim, 1971, 1975, 1979 ; Leslie Manigat, 2001-2007 ; Jean-François Brière, 2008.

[3] Parmi ces travaux récents, en particulier ceux de Frédérique Beauvois, 2010, 2013 ; Simon Henochsberg, 2016 ; Pierre Force, 2016, Thomas Piketty, 2019.

[4] Voir, entre autres, Benoit Joachim, 1969, 1975 ; François Blancpain, 2001.

[5] En particulier les études de Frédérique Beauvois, déjà citées ; Gusti-Klara Gaillard, 2019.   

[6] Benoit Joachim et François Blancpain, op.cit.

[7] Au sujet des contraintes induites par cette dette à la première moitié du XIXe siècle, lire Benoit Joachim, 1969 ; François Blancpain, 2001 ; Marcel Dorigny, 2006 ; Gusti-Klara Gaillard, 1991, 2003, 2013, 2015 ; Vertus Saint-Louis, 2003, 2009.

[8] Sur la dette externe d’Haïti à partir de 1875, voir Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, « Une domination centenaire en question ou les intérêts français en Haïti (1915-1958), mémoire inédit d’HDR, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2015.

[9] Sur la corruption au XIXe siècle, voir les travaux d’Alain Turnier, 1955 ; Roger Gaillard, 1993, 1995 ; Leslie Péan, 2003,2005 ; Gusti-Klara Gaillard, 1991, 2005.

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